Histoire de la critique : Renée Senn (1915-2007), par exemple

Le cinéma n'existe pas sans la presse. Elle en est une des mémoires majeures : les salles et leur programme, la publicité du spectacle, son iconographie et ses slogans, la recension des oeuvres, les définitions du moyen d'expression lui-même s'y manifestent depuis la fin du 19ème siècle.

Bild
Portrait de Renée Senn

Le cinéma n'existe pas sans la presse. Elle en est une des mémoires majeures : les salles et leur programme, la publicité du spectacle, son iconographie et ses slogans, la recension des oeuvres, les définitions du moyen d'expression lui-même s'y manifestent depuis la fin du 19ème siècle. Cinéma et presse s'insèrent ainsi dans ce que Dominik Schnetzer a défini, pour la Suisse, comme le « massenmediales Ensemble der modernen Schweiz »[1].

La digitalisation progressive des périodiques suisses est venue apporter, dans notre champ cinématographique, non pas une source (la presse l'a toujours été), mais un mode d'accès qui permet d'envisager une instrumentalisation nouvelle et un spectre inédit d'exploration, en volume, en diversité, en problématique.

Pour en rester à une histoire de la seule critique, la mise en ligne récente de titres comme La Suisse et La Tribune de Genève rend accessible des signatures influentes et cela dès l'apparition de la chronique cinématographique dans nos quotidiens, au lendemain de la Grande guerre, en l'occurrence celles d'un Jean Choux ou d'un William Bernard. Elle rend possible aussi d'envisager avec souplesse des périodes de publication longues.

Il vous suffira de consulter tel ou tel organe présent sur scriptorium.ch ou newspaperarchiv.ch pour vérifier la chose à d'autres échelles, en d'autres lieux, car, donnée importante, le morcellement cantonaliste de la presse et de l'exploitation cinématographique allèrent longtemps de pair (et l'absence, dans ce bouquet de ressources digitales, d'un territoire aussi important que Bâle se fait de plus en plus sentir).

Et si on cherche à envisager la présence du cinéma autrement qu'à l'aune de la traditionnelle chronique des films, les ressources de periodica.ch offrent comme jamais au chercheur le terrain d'une histoire intellectuelle du cinéma, des revues d'utilité publique aux publications pégagogiques, féministes, religieuses, artistiques, en passant par les annales historiques cantonales ou communales, sans oublier le Zürcher Illustrierte ou le Nebelspalter !

Un jour viendra où des organes spécialisés aussi importants que la Revue suisse du cinéma et Schweizer Cinema suisse finiront par rejoindre le corpus formé par la petite quinzaine de collections plus ou moins intégrales de revues proprement cinématographiques qui sont déjà disponibles sur l'internet. 

Ce tableau très général pour introduire un nom et signaler un geste.

Le geste est un don matériel effectué par Daniel et Christine Senn, qui déposèrent aux Archives de la Ville de Lausanne (AVL), en mars 2026, quelques centaines de coupures de presse. Le nom est celui de leur mère, la journaliste lausannoise Renée Senn (1915-2007).
 
Renée Senn nous intéresse ici au titre de critique de cinéma. La chronique hebdomadaire qu'elle tint de 1947 à 1959, avant que Freddy Buache ne prenne le relais de 1959 – 2013, parut dans La Tribune de Lausanne. Ces treize années de production ne figurent pas dans les liasses désormais consultables aux AVL. On les lira en ligne sur le site de scriptorium.ch., où est accessible La Tribune de Lausanne. La nature du versement – essentiellement des “billets“ et une poignée des reportages effectués sur des tournages pour nos illustrés - oblige à envisager l'activité journalistique de Renée Senn sans la réduire au seul cinéma. C'est le sens que nous donnons à la présentation que l'on lira.
 
Mais pour revenir à notre domaine, rappelons que les années de plein exercice de l'activité critique de Renée Senn – de la fin des années 1940 à la fin des années 1950 - sont marquées par le développement du Festival de Locarno, l'activité du Ciné-club de Lausanne, lui-même à l'origine du déménagement des Archives suisses du film de Bâle à Lausanne et de la création de la Cinémathèque suisse, par un âge d'or général des salles de cinéma, dont les plus vastes s'adaptent au CinémaScope et dont le nombre augmente (à Lausanne, elles sont dix en 1948, 15 en 1959), par un débat récurrent sur la censure et par la discussion de l'article 27ter sur le cinéma, qui allait aboutir en 1962 à son inscription dans la Constitution fédérale. Ce cadre est celui que partageait, grosso modo, toute la critique de cinéma contemporaine en Suisse
Rappelons qu'avant Renée Senn, en Suisse romande, d'autres femmes avaient tenu la chronique cinématographique et cela depuis le début des années 1920, dont Jeanne Clouzot et Eva Elie, et que d'autres suivirent, critiques spécialisée ou journalistes généralistes, dans les années 1950-60. Qui en entreprendra la nomenclature et la caractérisation ?
 
Un dernier mot à ce propos : l'identité d'un.e journaliste est définie par une signature et par un ton. La notice que nous avons choisi d'établir pour Renée Senn (ou R. S.) laisse entendre qu'il y avait un ton, et qu'il y eut surtout une trajectoire de vie.
 
Roland Cosandey
Mars 2023
 

Notes

  1. ^

     Dominik Schnetzer, Bergbild und geistige Landesverteidigung. Die visuelle Inszenierung der Alpen im massenmedialen Ensemble der modernen Schweiz, Chronos, Zurich, 2009.